La France perd ses éleveurs. Ce constat n’est plus une impression, mais une réalité statistique.
En vingt ans, un éleveur sur trois a disparu. Dans certains territoires, un départ sur deux ne trouve pas de repreneur. Derrière ces chiffres, ce ne sont pas seulement des exploitations qui ferment. Ce sont des prairies qui ne sont plus entretenues, des haies qui disparaissent, des paysages qui se transforment, une économie rurale qui s’affaiblit.
L’élevage français traverse une crise structurelle. Pourtant, il constitue l’un des piliers de la transition agroécologique que la société affirme vouloir engager.
Élevage et rémunération : une équation intenable
De nombreux éleveurs travaillent autour d’un revenu proche du SMIC pour des semaines de soixante à soixante dix heures. Aucun modèle économique ne peut durablement résister à cette équation.
La question centrale reste celle du prix.
Lorsque les prix agricoles ne couvrent pas les coûts de production, l’exploitation ne repose plus sur une logique économique viable. Elle devient un pari permanent. Or une installation agricole ne peut pas se construire sur l’incertitude permanente.
Garantir un prix couvrant les coûts de production constitue le premier levier de stabilisation. Sans cela, la disparition progressive des élevages se poursuit mécaniquement.
L’élevage herbager : un atout écologique sous-estimé
L’élevage paysan, en particulier dans les systèmes herbagers autonomes, rend des services écologiques mesurables.
Les prairies permanentes stockent du carbone. Les haies captent également du CO₂. Le pâturage entretient des milieux ouverts favorables à la biodiversité. Les troupeaux structurent les paysages et maintiennent une activité dans des territoires parfois fragiles.
Lorsque l’élevage disparaît, ces équilibres se modifient.
La transition agroécologique ne pourra pas se faire sans un élevage en bonne santé économique. Opposer écologie et élevage constitue une erreur stratégique. Les systèmes herbagers font partie de la solution.
Les règles du jeu qui découragent
Plusieurs facteurs expliquent l’érosion du nombre d’éleveurs.
- Des prix agricoles historiquement bas.
- Des aides longtemps orientées vers le volume plutôt que vers les systèmes.
- Une pression foncière qui rend l’accès à la terre difficile pour les jeunes.
- Des filières concentrées dans lesquelles le producteur pèse de moins en moins dans la répartition de la valeur.
À cela s’ajoute un décalage entre les attentes sociétales et la rémunération réelle des services rendus par l’élevage.
L’éleveur est souvent sommé d’être à la fois producteur performant, garant du bien être animal, acteur de la transition climatique et pilier du tissu rural, sans que ces exigences soient réellement intégrées dans la formation des prix.
Installation agricole en élevage : un projet à sécuriser
Dans ce contexte, s’installer en élevage constitue un engagement fort. Ce choix doit reposer sur un modèle viable.
La formation agricole joue ici un rôle déterminant. Le BP REA et les dispositifs d’accompagnement doivent intégrer pleinement les enjeux économiques réels du secteur.
Former un futur éleveur ne consiste pas uniquement à enseigner la conduite d’un troupeau. Il s’agit d’analyser :
- le coût de production
- la stratégie de commercialisation
- la dépendance aux intrants
- l’autonomie fourragère
- la résilience face aux fluctuations de marché
- L’installation agricole en élevage demande lucidité et préparation.
Trois leviers pour maintenir l’élevage
Si l’on souhaite maintenir un élevage paysan en France, plusieurs leviers apparaissent clairement.
Garantir un prix couvrant les coûts de production.
Réorienter une partie des aides vers les systèmes herbagers autonomes.
Faciliter l’accès au foncier pour les porteurs de projet.
Ces leviers ne relèvent pas uniquement de la politique publique. Ils concernent également l’organisation des filières, la structuration de la transformation, la capacité à capter davantage de valeur sur le territoire.
Élevage et souveraineté alimentaire
La disparition progressive des éleveurs pose une question plus large : celle de l’autonomie alimentaire.
Abandonner l’élevage, c’est accroître la dépendance aux importations. C’est fragiliser les territoires ruraux. C’est réduire la capacité du pays à maîtriser ses choix agricoles.
La souveraineté alimentaire ne se décrète pas. Elle se construit par des exploitations viables, transmissibles, attractives.
Un projet d’élevage doit pouvoir être un projet de vie durable, pas un pari à perte.
Former pour transmettre et maintenir
À Pagus, la formation agricole intègre cette réalité.
Accompagner un projet en élevage signifie travailler la cohérence globale du système. Autonomie fourragère, gestion économique, stratégie commerciale, adaptation aux contraintes territoriales.
L’objectif n’est pas de reproduire des modèles fragilisés, mais de construire des systèmes capables de durer.
La transition agroécologique passe par des éleveurs formés, lucides et économiquement solides.
Un choix collectif
La question de l’élevage dépasse les seuls agriculteurs.
Elle engage la société dans son rapport à l’alimentation, aux paysages, aux territoires ruraux. Elle interroge la valeur accordée aux métiers essentiels.
La disparition des éleveurs n’est pas une fatalité. Elle résulte de choix économiques et politiques. D’autres choix restent possibles.
Maintenir un élevage paysan viable suppose de redonner de la valeur à la production, de sécuriser l’installation agricole et de reconnaître les services écologiques rendus par les systèmes herbagers.
Former, accompagner, sécuriser. C’est dans cette cohérence que l’avenir de l’élevage peut encore s’inscrire.
